03-12-08

Mikel Laboa

Journal du Pays Basque

Le père de la chanson basque contemporaine est mort

  02/12/2008

 Goizeder Taberna

"Mikel n'est pas mort". Le sculpteur navarrais Juan Gorriti a gravé cette phrase sur ce temps qui revient en boucle au Pays Basque. À l'annonce de la mort d'un des plus grands chanteurs de ce pays l'émotion était grande. "La figure de la conscience basque", comme l'appellent certains, s'est éteinte à l'âge de 74 ans. Son corps va être incinéré aujourd'hui, à Donostia.

Né au vieux quartier de cette même ville, en 1934, le jeune Laboa a connu la guerre, celle qui l'a amené à l'exil à Bordeaux, et son peuple vers le joug franquiste. C'est cette souffrance qu'exprime sa voix originale, nasillarde et profonde. Bravant la censure franquiste, ses premiers disques ont été enregistrés à Bayonne, à la maison d'édition Goiztiri (1 964).

Laboa revient à l'esprit de tout le monde comme le précurseur de nombreux courants artistiques. Étudiant à Barcelone, il découvre Pi de la Serra, Joan Manuel Serrat, avec eux la "Nova canço". L'idée de créer un mouvement novateur de chanson basque vient à lui. "Dans le but d'amplifier et d'inventer de nouvelles formes de musique traditionnelle basque", une vingtaine d'artistes crée le groupe Ez dok amairu, en 1965.

Création et engagement


Joxean Artze, Lurdes Iriondo, Xabier Lete... les grands noms de la culture basque de la fin du vingtième siècle se joignent à ce mouvement. Ez dok amairu a également des visages au nord ; ils portent le nom de Daniel Landart, Manex Pagola, Peio Ospital, Pantxoa Carrère, Maite Idirin...

Une fois le groupe dissout, la mort de Franco n'a pas freiné le parcours militant de Laboa. La création et l'engagement occupent ce médecin. Et même quand on ne l'entend plus, il travaille à la réinvention d'un langage musical. Il se lance dans le monde du jazz, tout en s'empreignant de styles différents. Aussi bien Mozart ou Bach que AC/DC, Rory Gallagher ou Dut font partie de son répertoire.

Son chemin a croisé celui de nombreux artistes. Notamment celui d'Atahualpa Yupanqui, lors d'un concert à Saint-Jean-de-Luz, mais aussi, celui de Fermin Muguruza, Bernardo Atxaga, Joseba Sarrionandia, Ruper Ordorika, Jean-Mixel Bedaxagar.

Celui qui avait le pouvoir de convertir une création en tradition dès sa sortie, comme le disent certains, se disait maladroit avec les mots, il a alors choisi de chanter les paroles de grands poètes. Ainsi, Aresti et Artze ont alimenté son répertoire. À ses débuts, il s'est inspiré des chansons populaires qu'il a apprises lors d'une longue convalescence. Il leur a donné de nouvelles ailes tout en préservant l'oiseau rare qu'elles représentent.

 

Peio OSPITAL / Musicien "Peio eta Pantxoa"

 « Il avait une relation très intime avec Iparralde »

Mikel Laboa avait quelque chose de particulier, une douceur, un besoin d'affectivité.
Il avait une capacité très forte de capter le public et il transmettait toujours quelque chose d'intime. Voilà pourquoi, il avait des "fans" très fidèles qui le suivaient sur toutes ses prestations en public.
Pour ma part, c'est dans les années 60 que je l'ai rencontré pour la première fois. C'était à Ustaritz, lors d'un cours que nous avons suivi à l'Institut Culturel Basque. Une anecdote parmi tant d'autres, le premier concert que nous avons donné avec Pantxoa, je jouais avec la guitare de Laboa. Il me l'avait prêté car elle avait un meilleur son que la mienne.
Mikel Laboa avait une relation très intime avec Iparralde puisqu'il avait enregistré son premier disque à Bayonne. À cette époque, sous la dictature franquiste, il était impossible d'enregistrer un disque en basque dans le sud.

 

Galder IZAGIRRE / Musicien "DUT"

 « Il nous a tous influencés »

Laboa nous a tous influencés, c'est une grande perte pour la culture basque. Il avait une grande créativité, il faisait confiance à ses intuitions et ses émotions. Il nous laisse une œuvre très personnelle et intense. Nous avons fait une reprise de Laboa, un morceau très court d'un de ses premiers albums. Nous avons transformé cette chanson en un long titre intense de 8 minutes. Mikel Laboa nous avait avoué par la suite qu'il s'agissait de la reprise d'une de ses chansons qu'il préférait.

 

Peio ZABALETTE / Professeur au conservatoire

 « Un grand mélodiste »

Avec la mort de Mikel Laboa c'est une grande figure de la conscience basque qui disparaît.
Sa musique était marquée par une grande nostalgie. Les Basques n'expriment pas facilement leurs sentiments, mais les transmettent davantage par l'expression artistique, que cela soit la musique ou les arts plastiques. Mikel Laboa avec son caractère intimiste illustre parfaitement ce trait culturel.
C'est un véritable mythe qui disparaît, l'équivalent pour notre culture d'un Brel ou d'un Brassens.
Il était attaché à la culture traditionnelle mais il ne l'a jamais folklorisé. D'un autre côté, il avait une démarche expérimentale et avant-gardiste comme l'usage de "Skate" à l'image des grands Jazzmen mais aussi l'utilisation remarquable d'onomatopée comme dans sa chanson "Boga biga higa".
Il était également un grand mélodiste, en ça il est très proche de Brel ou de Brassens.

 

MAITE IDIRIN / Chanteuse et critique

 « Très attaché à Iparralde »

Sa mort est une grande surprise, ses chants sont historiques. Tout le monde les a repris et murmurés.
Je l'ai rencontré pour la première fois lorsque j'étais exilée à Baigorri en 1968, j'ai été surpris de sa douceur et de sa sensibilité. Il était très attaché au Pays Basque nord car il avait enregistré ses trois premiers disques avec Goitiri, un tout petit studio d'enregistrement.

 

JEAN LOUIS DAVANT / Ecrivain

 « Non formaté et original »

La mort de Laboa me touche profondément et me donne beaucoup de peine. Je le connaissais depuis plusieurs années, il était quelqu'un de doux et de touchant. Laboa a beaucoup travaillé la chanson basque, il était un artiste non formaté et original. Il a énormément apporté à la culture.

 

ERRAMUN MARTIKORENA / Chanteur

 « Très sensible »

Laboa était un poète. Il avait une personnalité très particulière, très sensible. Il était aussi remarquable dans ses textes et certaines de ses chansons comme "Txori txori" sont devenus des hymnes. Toutes les personnes qui vivent la culture basque ont mal aux tripes aujourd'hui.
Je l'ai rencontré qu'à quelques reprises mais il était étonnamment très abordable.

 

Peio SERBIELLE / Artiste, chanteur

 « Mikel Laboa évoque de manière préfigurative »

J'ai beaucoup d'amitiés pour Mikel Laboa. C'était quelqu'un que je connais depuis longtemps.
À ma sortie de prison, j'étais très souvent en contact téléphonique avec lui. Il ne pouvait pas venir me voir car il était malade, moi depuis la "taule", je n'ai pas le droit de passer la frontière. Je suis profondément triste de ne pas l'avoir revu.
Mes premières rencontres avec l'artiste ont été marquantes. C'était un concert à la salle Lauga à Bayonne dans les années 70.
Ce soir-là, j'ai été marqué par sa chanson "Gernika". Laboa a combiné les accords dissonants à la guitare et le son des txalapartari d'un côté avec la projection de diapositives évoquant le bombardement de la ville de Gernika. Un spectacle très novateur pour l'époque qui avait profondément touché le public.
Sa chanson "Izarren hautsa" ma profondément bouleversé également. Dans ce morceau, Mikel Laboa n'est jamais dans le temps mais il joue avec le temps.
Il évoque de manière préfiguratrice l'évolution des sociétés. Les poussières d'étoiles sont une référence au mythe prométhéen, au fait que les dieux ne veulent pas partager la lumière. Une métaphore sur le contrôle des sociétés et sur la domination du peuple basque. "Izarren hautsa" est un message pour que l'homme conquière sa liberté.
Je pense à sa famille.

 

Jakes ABEBERRY/ Elu

 « Un artiste iconoclaste intime »

Laboa était un ami, dans les années 60, j'ai participé avec le studio artisanal Goiztiri à ses trois premiers enregistrements. Il est une figure de la culture Basque, un interprète exceptionnel et iconoclaste avec un grand niveau conceptuel. Je suis très nostalgique de mes premières rencontres avec lui, c'était des moments chaleureux et spéciaux. À cette époque en raison du franquisme tout le monde venait à Bayonne, les disques de Laboa n'étaient vendus qu'en Iparralde. C'était sous le manteau que les Basques du Sud se les faisaient passer.

 

Karlos OSINAGA / Musicien "Lisabö"

« Hors-norme »

Mikel Laboa est une personne humble et simple, malgré son caractère hors-norme, il n'a jamais mal profité de la reconnaissance du grand public.
Musicalement, Labao était un génie, il ne s'est pas conformé aux codes musicaux de l'époque, il a beaucoup expérimenté et il prenait beaucoup de risques dans sa création musicale.
Laboa avait aussi une grande sincérité, les émotions et les mélodies provenaient du plus profond de lui-même. Avec une grande nostalgie, il exprimait la quête de liberté mais sans implications politiques. Né New Yorkais, il aurait été mondialement connu.

 

NIKO ETXART/Musicien

 « Très proche »

Je suis toujours senti très proche de Mikel Laboa, nous avons une initiation à la musique très similaire puisque dans notre jeunesse nous avons écouté les mêmes disques notamment ceux de Ximun Aran édités à l'époque par le musée basque.
La plupart des chanteurs basques vivent dans un univers égoïste, il était l'un des seuls qui a gardé une grande simplicité. Lorsqu'on le rencontrait, les relations dépassaient toujours le contact amical. Il avait une capacité de transformer le moindre échange en un moment de partage riche, sans dimension temporelle.

 

JON / Musicien MAK

« Une boucle»

Un très grand monsieur. Il a pris part de l'avant-garde musicale et il a forgé notre propre histoire musicale. Dès l'enfance, les chansons de Laboa me touchaient, je me sentais mal en les écoutant mais je ne voulais pas les arrêter. Laboa a beaucoup cherché musicalement, jusqu'au plus profond de lui-même et c'est cela qui touchait le public. Pour le comprendre, il faut tenir compte de sa formation en Psychiatrie. Son parcours musical est comme une boucle avant-gardiste qui aboutit avec une collaboration avec Lisabö, comme un passage de relais.

 

Propos recueillis par Jean-Sébastien Mora

 

 

09:45 Gepost door F. in Muziek | Permalink | Commentaren (0) |  Facebook |

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