28-06-07

FOLTERINGEN

 

 

Halte à la torture

 

L’Espagne, encore en ce début du XXIe siècle, torture. Elle le nie, mais elle le fait. Elle a un objectif : faire taire par tous les moyens l’aspiration à un État indépendant d’une partie de la population basque, qui veut que soit reconnue l’existence d’un peuple basque, avec un territoire propre, et que lui soit accordée la possibilité de se prononcer démocratiquement sur son destin.

Une lecture attentive des divers témoignages portant sur les tortures subies par des abertzale, patriotes basques, militants ou combattants, permet de relever des caractéristiques communes à toutes ces pratiques.

 

S’il s’agit souvent pour la police d’obtenir des renseignements, le but poursuivi n’est pas toujours essentiellement celui-là. Ce qui est par contre toujours recherché, c’est la destruction psychologique de l’individu soumis à la torture. Torturer, c’est isoler quelqu’un par la pratique de la mise au secret, le couper des siens et de son entourage social après l’avoir cerné et enfermé, lui infliger des douleurs épouvantables, l’épuiser physiquement, le terroriser et l’humilier, tout cela pour le broyer, et ainsi, le soumettre. Torturer, sauf accident en cours de séance, ce n’est pas donner la mort, c’est détruire moralement pour que vivre normalement cesse d’être possible. Torturer, c’est écraser un homme, et, par le sort terrifiant qui va lui être infligé, plonger dans l’horreur, dans la terreur, tous ceux qui avaient des contacts avec lui pour essayer de les amener à se dissocier et à s’éloigner de lui, cela afin de s’épargner un sort identique au sien ; de telle sorte que celui qui a subi la torture va se retrouver de fait réduit à un isolement plus complet encore par suite de la désolidarisation ou de l’abandon -voire de la réprobation- de ceux sur qui il a toujours compté par le passé jusqu’à ces heures atroces où lui sont infligés les pires supplices physiques et moraux, et où il a comme jamais jusqu’alors besoin de se sentir accompagné et soutenu.

Certes, la torture frappe une seule personne à la fois ; mais elle provoque de gros dommages collatéraux, elle blesse un groupe social, et de proche en proche, porte atteinte à toute la société. Aussi la torture n’est-elle en aucun cas seulement le problème de celui qui la subit : elle est le problème de tous, et doit faire effectivement l’objet, de toute urgence, d’un traitement par l’ensemble de la collectivité, qui doit se donner les moyens légaux de l’empêcher.

 

Le combat mené par la police anti-terroriste, avec sa pratique de la torture, relève par conséquent d’une volonté d’annihiler un mouvement populaire en essayant de transformer en loques ses éléments les plus dynamiques et les plus subversifs. A cette fin, il est recouru à des méthodes physiques, mais surtout à des méthodes psychologiques.

 

Physiquement, les agressions sont multiformes, mais le nécessaire est fait pour éviter les traces visibles ; les coups sur la tête, sur l’estomac, sur les parties génitales, sont administrés avec divers instruments : la main, ou un annuaire téléphonique par exemple. La répétition des coups produit des douleurs intolérables. L’asphyxie est également une technique très utilisée : on enferme la tête dans un sac en plastique qu’on serre au niveau du cou ; le manque d’oxygène conduit à l’évanouissement, avec une intense angoisse due à l’étouffement et à la sensation de mort imminente qui l’accompagne. Ce supplice peut être appliqué à de nombreuses reprises, la répétition amplifiant considérablement l’angoisse du torturé. Les vexations sexuelles, attouchements, simulacres de viol, ou viols effectifs parfois, sont également monnaie courante : en obligeant leur victime à se déshabiller, les tortionnaires sont assurés de lui infliger en tout cas une bonne dose d’humiliation. Enfin, des techniques sont également utilisées pour obtenir un haut niveau d’épuisement physique : on empêche de dormir ; on contraint à des flexions incessantes, ou bien on impose des positions inconfortables ; on exige l’immobilité, debout, la tête penchée en avant, par exemple.

 

Ces supplices qui portent atteinte au corps provoquent surtout une torture psychologique : livrée à ses bourreaux, la victime est la proie facile et sans défense de tous leurs caprices, elle devient une chose entre leurs mains, et cesse d’être un humain, un de leurs semblables. Tout peut lui arriver, tout, même la mort, ce qui la place par rapport à eux dans une situation de dépendance absolue, coincée qu’elle est entre révolte impossible et supplications irrépressibles. L’humiliation suprême, c’est d’avoir à implorer la pitié de ces représentants d’un ordre qu’on a combattu de toutes ses forces jusqu’alors.

 

Les méthodes proprement psychologiques sont nombreuses et variées. On augmente le sentiment d’insécurité, qui résulte naturellement de la mise au secret, en empêchant la victime d’y voir, soit au moyen d’un masque posé sur les yeux, soit en l’obligeant à garder les yeux fermés ou la tête baissée ; elle ne sait ni où elle est, ni combien de policiers se trouvent devant elle ou derrière elle. Ce sentiment d’insécurité est accru encore par les menaces qui sont brandies, menaces de mort, de tortures horribles, d’actions diverses contre des amis ou des membres de la famille. Les insultes pleuvent, les humiliations, le dénigrement systématique, et une certaine façon, pleine de morgue, de tourner en ridicule les options politiques, les idéaux, les valeurs culturelles du militant que l’on a maltraité : on a affaire là à une forme intense, concentrée, de harcèlement moral aux effets rendus foudroyants par  le contexte. Sur cet être exténué, bafoué, effrayé par la violence haineuse qu’il voit s’exercer contre lui, les simulacres de torture ou d’exécution ont une prise certaine, et particulièrement destructrice, car le soulagement qui résulte pour lui de la non-réalisation à son encontre par les bourreaux de telle torture, de telle exécution, s’accompagne nécessairement, même si c’est de manière confuse, d’un sentiment de reconnaissance pour eux, d’où ensuite une honte infinie pour s’être laissé berner, pour avoir eu cette faiblesse face à des comportements d’une réelle duplicité.

 

D’ailleurs, les policiers exploitent systématiquement ce filon propre à semer la confusion dans les esprits : ils se répartissent deux rôles, celui du bon policier qui se montre compatissant et secourable, et cherche à protéger, et celui du méchant policier, imperméable à la pitié ou à la modération, violent et intraitable. Prise entre ces deux catégories, la victime perd ses repères, est gagnée par la confusion, devient la proie de sa propre culpabilité, se demandant si elle n’a pas d’une certaine façon mérité le traitement qu’on lui fait subir, si elle n’est pas la cause des hurlements par lesquels on lui pose des questions et lui souffle des réponses.

 

 La victime qu’elle est va se sentir coupable, et donc va endosser la responsabilité de ce qu’on lui a fait subir : n’est-ce pas elle-même qui s’est imposé les flexions effectuées ? Elle-même qui a cru qu’on allait l’exécuter, ou la violer, alors qu’on ne l’a ni exécutée, ni violée ? Car le suprême raffinement de la torture, c’est de donner à la victime le sentiment qu’il s’agissait là somme toute d’une sanction assez légitime : voilà pourquoi, souvent, dans un premier temps, les victimes, épuisées, éreintées, ne dénoncent devant le juge que faiblement, ou même pas du tout, les mauvais traitements qu’on leur a infligés.

 

Alors, que peut-on faire face aux dégâts provoqués par la torture ?

 

Elle veut terroriser la société ? Il faut solidairement se lever contre cette pratique. On l’a vu, elle vise à isoler des individus, à les broyer, à les culpabiliser. Pour s’opposer aux effets de la torture, il faut la contrer point par point. Elle fait jouer l’isolement (par exemple avec la dispersion dans les prisons et l’éloignement par rapport au Pays Basque) ? Il faut aller encore plus voir les prisonniers, s’organiser pour leur rendre visite le plus souvent possible, leur écrire, les sortir de leur isolement. La torture broie ? Il faut valoriser le combat mené par ceux qu’elle a broyés, leur montrer que la relève est assurée, leur rendre leur dignité de gudari en clamant haut et fort que leur combat avait (a encore) une réelle légitimité. La torture enferme dans la culpabilité ? Montrons à la face du monde que c’est à l’État tortionnaire d’assumer la culpabilité d’une situation qu’il n’a pas été capable de régler par des voies politiques, parce qu’il n’a pas encore su instaurer une démocratie réelle.

 

Gora Euskadi askatuta.

 

Mikel Mourguiart

 

 

 

09:49 Gepost door F. in Algemeen | Permalink | Commentaren (0) |  Facebook |

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